
Simon Davies, ingénieur environnement, directeur d'AIA Environnement et vice-président de la Fondation AIA, n'est pas photographe, mais l'image traverse tout son travail sur la ville et la transition écologique. Dans Focale, il raconte la chambre noire de son père, son malaise face à l'abondance des images et sa passion pour les instruments qui révèlent l'invisible. Caméra thermique, chantiers en bois, Burtynsky, JR : il explique comment montrer ce que l'écologie a d'abstrait, et compare la conception d'un quartier à la genèse d'une photographie.
De la chambre noire du père à l’image perplexe
Simon Davies, ingénieur environnement, directeur d’AIA Environnement et vice-président de la Fondation AIA, explique dans Focale ce que l’image fait à son métier et ce qu’elle lui a appris enfant. Diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale des ponts et chaussées, il a travaillé chez Arup, RFR et Ingerop avant de rejoindre AIA Life Designers en 2013, et enseigne depuis 2015 le module « Métabolisme » à l’École spéciale d’architecture. Il se souvient de la chambre noire installée par son père, photographe amateur, dans leur appartement de l’Essonne, pièce interdite à la lumière rouge, puis du Polaroid de son enfance, avec lequel il documentait sorties scolaires et anniversaires. Adolescent, il découvre le travail de Raymond Depardon sur l’errance et y reconnaît la banlieue de son enfance ; plus tard, au musée Lumière de Lyon, les premières photographies couleur sur plaque autochrome le touchent par leur sens du cadre. Son rapport à l’image est aujourd’hui « ambivalent » : un outil de travail quotidien, mais aussi une « infobésité » démultipliée par l’intelligence artificielle, avec une empreinte écologique et des effets sur la santé mentale. Effacer des photos de son disque ou du cloud devient selon lui « presque un acte de résistance ».
Il photographie avec son téléphone, un Fairphone, et un vieux réflexe en voyage ou en visite de chantier, sans jamais réserver de temps à la photo : il préfère la spontanéité d’une lumière ou d’une perspective en sortant d’une gare.
Rendre visibles les invisibles de la transition
Le cœur de l’entretien porte sur une difficulté : la sobriété, l’économie circulaire ou le bioclimatisme ne se photographient pas facilement. Simon Davies cherche donc les usagers dans les photos d’architecture, plutôt que des espaces vides, et trouve les chantiers en bois « terriblement photogéniques ». Il plaide pour documenter l’amont et l’aval d’un projet : l’origine des matériaux, la destination des déchets, l’entretien sur le temps long. Son outil préféré reste la caméra de thermographie infrarouge, qui révèle les températures de surface. Il raconte une campagne de mesure menée pendant une canicule sur une dalle parisienne proche de la Seine, à plus de 45 degrés en surface, qui a servi à calibrer une simulation numérique pour la végétaliser et la rafraîchir, avec une nouvelle mesure prévue à la livraison. À l’hôpital Saint-Joseph de Marseille, les modélisations des ambiances ont même été exposées aux Journées du patrimoine en 2022. Il cite Edward Burtynsky et ses images de démantèlement de navires au Bangladesh, d’une « beauté désastreuse », JR, qui a installé deux immenses yeux sur les digesteurs de l’usine de Valenton, ainsi qu’Escher, Sol LeWitt, Michael Flomen et Wolfgang Tillmans pour leur photographie sans appareil.
Ses ateliers commencent souvent par une photographie choisie par chaque participant : c’est dans le frottement entre ce ressenti et la donnée environnementale qu’il cherche « la bonne focale ».
Le projet comme une chambre noire
Simon Davies file une analogie entre la photographie et la conception environnementale : observer longtemps avant de déclencher, choisir un cadre en hiérarchisant les enjeux, utiliser les outils numériques comme une pellicule qui capte l’invisible (ensoleillement, vent, flux de ressources), accepter un long temps d’exposition. Il illustre ce propos par le diagnostic de deux quartiers de Grenoble pour un urbanisme favorable à la santé, et par la rénovation du centre-ville reconstruit de Brest, retenu comme démonstrateur de ville durable dans le cadre de France 2030, où les habitants participent à la renaturation des cœurs d’îlots occupés par le stationnement. Il présente aussi la Fondation AIA, créée en 2010, qui fait travailler des collaborateurs du groupe avec des chercheurs sur le grand âge, l’urbanisme et la santé, et aujourd’hui l’hospitalité en ville.
La photo qu’il voudrait prendre : représenter l’intensité d’usage des espaces, car « le pire des mètres carrés qu’on puisse construire, c’est le mètre carré vide ».
Les références de l’épisode
- Fondation AIA : fondation d’entreprise et dispositif de recherche sur l’architecture, la santé et l’environnement, dont Simon Davies est vice-président.
- « Bien vivre la ville, vers un urbanisme favorable à la santé » : l’ouvrage dont il est coauteur.
- « Régénération » et « Comment allons-nous ? » : installations et expositions présentées à la Biennale de Lyon en 2017 et à la Biennale de Venise en 2021.
- Raymond Depardon : son travail sur l’errance en banlieue parisienne.
- Musée Lumière, à Lyon : les premières photographies instantanées et en couleur de Louis Lumière.
- Edward Burtynsky : photographe canadien des paysages industriels, auteur d’images sur le démantèlement de navires.
- JR : artiste qui a installé deux grandes photographies d’yeux sur les silos de l’usine de Valenton.
- Escher et Sol LeWitt : deux artistes dont il conserve les livres pour leur obsession de la géométrie.
- Michael Flomen et Wolfgang Tillmans : deux artistes de la photographie sans appareil.
- ADEME : l’agence avec laquelle AIA a réalisé un guide sur la morphologie urbaine et l’exposition au vent.
Au fil de l’épisode
- 00:00:10 : présentation du parcours de Simon Davies
- 00:03:24 : ce qu’évoque pour lui le mot focale
- 00:04:59 : la chambre noire du père et le Polaroid
- 00:08:28 : Raymond Depardon et la banlieue
- 00:09:42 : le musée Lumière et les autochromes
- 00:12:02 : un rapport ambivalent à l’image
- 00:14:55 : effacer ses photos, un acte de résistance
- 00:16:45 : photographier au quotidien avec un Fairphone
- 00:20:03 : les usagers dans la photographie d’architecture
- 00:22:21 : photographier la durabilité, l’esthétique des chantiers bois
- 00:27:08 : la photo comme outil de médiation en atelier
- 00:28:57 : la caméra thermique et la mesure d’une dalle en canicule
- 00:34:04 : Edward Burtynsky et la beauté désastreuse
- 00:37:30 : une bibliothèque, JR et les yeux de Valenton
- 00:41:33 : Escher et Sol LeWitt
- 00:43:16 : Michael Flomen et Wolfgang Tillmans
- 00:45:36 : l’analogie entre photographie et conception environnementale
- 00:51:33 : l’atlas des ambiances de l’hôpital Saint-Joseph à Marseille
- 00:55:00 : Brest, démonstrateur de ville durable
- 00:58:48 : la Fondation AIA
- 01:03:18 : la photo qu’il rêve de faire, l’intensité d’usage
- 01:05:42 : où suivre son travail et qui inviter
FAQ
Qui est Simon Davies ?
Simon Davies est un ingénieur environnement, diplômé de Polytechnique et des Ponts et Chaussées, directeur d’AIA Environnement, pôle d’expertise du groupe AIA Life Designers, et vice-président de la Fondation AIA. Il enseigne depuis 2015 à l’École spéciale d’architecture et est coauteur de « Bien vivre la ville, vers un urbanisme favorable à la santé ».
Comment photographier la transition écologique ?
Selon Simon Davies, la sobriété ou le bioclimatisme sont des notions presque invisibles. Il propose de photographier l’amont et l’aval des projets : l’origine des matériaux, les déchets, les chantiers en bois, l’entretien sur des décennies, la végétation qui s’installe. Il utilise aussi la caméra thermique et la simulation numérique pour révéler ce que l’œil ne voit pas.
À quoi sert une caméra thermique en urbanisme ?
Elle mesure les températures de surface et révèle des pertes de chaleur ou des avaries. Simon Davies raconte une campagne menée pendant une canicule sur une dalle parisienne, où la surface dépassait 45 degrés. Ces mesures ont calibré une simulation pour choisir la végétation, la couleur du sol et la gestion de l’eau qui rafraîchiront le lieu.
Qu’est-ce que la Fondation AIA ?
C’est une fondation d’entreprise créée en 2010 que Simon Davies décrit comme un dispositif de recherche sur les liens entre architecture, santé et environnement. Elle fait travailler des collaborateurs du groupe avec des chercheurs extérieurs et a publié des ouvrages sur le grand âge ou l’urbanisme favorable à la santé. Elle étudie aujourd’hui l’hospitalité en ville.
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