Visuel de l'épisode des Voix de la Photo consacré à Florian Ebner, chef du cabinet de la photographie du Centre Pompidou

#94 Florian Ebner (Centre Pompidou)

De Ratisbonne à Arles, la photographie en héritage

Florian Ebner est né en 1970 à Ratisbonne, sur le Danube, dans une famille de quatre garçons où l’image occupe une place à part. Son père, photographe amateur passionné, documente la vie familiale ; un frère passe par l’école de photographie de Munich avant de devenir médecin, un autre devient peintre, et c’est un troisième qui lui apprend les agrandissements dans la salle de bain familiale. Après son service civil, il quitte l’Allemagne pour l’École nationale de la photographie d’Arles, porté par « un grand amour pour la photographie française » et par Henri Cartier-Bresson, dont il aime le caractère « assez radical, surréaliste » des premières années. Il avoue avoir d’abord trouvé « assez choquants » les grands portraits de Thomas Ruff, avant de mesurer l’importance de l’école de Düsseldorf. C’est à la bibliothèque d’Arles, où il passe ses soirées quand il n’est pas au labo, que naît sa passion pour l’histoire et la théorie : « il y a déjà tellement de bons et de bonnes photographes », se dit-il alors.

Il poursuit des études d’histoire de l’art et d’histoire à l’université de la Ruhr à Bochum, auprès de Herbert Molderings, tout en travaillant au service pédagogique du Museum Folkwang à Essen, et continue de gagner sa vie comme tireur.

Du Folkwang au Centre Pompidou, le métier de conservateur

Son parcours traverse les grandes institutions allemandes : enseignant à l’Académie des arts visuels de Leipzig de 2000 à 2007 dans la classe de Timm Rautert, assistant d’Ute Eskildsen pour l’exposition « Street & Studio » à la Tate Modern, dix mois à la Berlinische Galerie, directeur du musée de la photographie de Braunschweig, puis conservateur en chef de la collection photographique du Museum Folkwang jusqu’en 2017. Il arrive alors au Centre Pompidou, où il avait découvert à 19 ans l’exposition « L’invention d’un art » pour les 150 ans de la photographie. Il décrit deux collections complémentaires, et rappelle qu’en 1993 le Centre Pompidou et le Folkwang ont acquis ensemble plus d’une centaine de photogrammes de László Moholy-Nagy, peut-être « la dernière fois » que des musées européens ont rapatrié un tel ensemble face au Getty et aux grands musées américains. Son travail repose sur deux piliers : conserver et enrichir la collection, et monter des expositions. La galerie de photographies, ouverte en 2014, propose deux à trois expositions gratuites par an qui servent aussi d’« outils d’acquisition ». Une grande exposition, comme celle consacrée à August Sander et à la Nouvelle Objectivité avec Angela Lampe sur 2 000 m², se prépare trois ans en amont ; selon lui, une exposition réussie est celle où « la forme est significative ».

Pour des expositions plus écologiques, il plaide pour moins de prêts lointains et pour la réutilisation des scénographies, à l’image de Hito Steyerl reprenant à 80 % celle de l’exposition Christo et Jeanne-Claude.

Acquisitions, marché et avenir du médium

Paris Photo est un temps fort, où le Groupe des amis pour la photo se réunit en comité d’acquisition, mais la plupart des achats se préparent de longue date, en lisant la collection pour en combler les lacunes : la photographie japonaise de l’entre-deux-guerres, grâce à un mécène et une galerie, ou la série « Fauna » de Joan Fontcuberta, dont le musée ne possédait que deux tirages. D’autres manques sont devenus hors de portée, comme William Eggleston ou la photographie futuriste. Chaque achat passe devant une commission officielle chargée de vérifier les prix, une procédure qu’il juge « vraiment sérieuse et bien faite ». Il estime que « les galeries doivent devenir plus réalistes par rapport à leurs estimations de prix » : ce ne sont plus les années 1990 de Cindy Sherman, Jeff Wall ou Andreas Gursky.

Face à l’intelligence artificielle et aux NFT, il appelle le milieu à ne pas se refermer, et conseille aux photographes comme aux futurs commissaires de regarder l’histoire pour comprendre le présent : « on vit dans une grande maison avec beaucoup de chambres ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Centre Pompidou, cabinet de la photographie et galerie de photographies (ouverte en 2014)
  • École nationale de la photographie d’Arles
  • Museum Folkwang, Essen
  • Berlinische Galerie, Berlin
  • Musée de la photographie de Braunschweig
  • Académie des arts visuels de Leipzig
  • Henri Cartier-Bresson, Thomas Ruff et Andreas Gursky, photographes cités comme références de jeunesse
  • Herbert Molderings, historien de la photographie, professeur de l’invité à Bochum
  • Timm Rautert, photographe et professeur à Leipzig
  • Ute Eskildsen, fondatrice de la collection photographique du Museum Folkwang, et son exposition « Street & Studio » à la Tate Modern
  • « L’invention d’un art », exposition du Centre Pompidou pour les 150 ans de la photographie (1989)
  • László Moholy-Nagy, photogrammes acquis conjointement par le Centre Pompidou et le Museum Folkwang en 1993
  • August Sander et la Nouvelle Objectivité, exposition co-organisée avec Angela Lampe (2022)
  • Moï Ver, exposition dont Julie Jones est la commissaire
  • Lynne Cohen et Marina Gadonneix, exposition en dialogue
  • Gaston Paris, exposition réalisée avec Michel Frizot
  • Hito Steyerl, exposition co-organisée avec Marcella Lista ; pavillon allemand de la Biennale de Venise 2015
  • Christo et Jeanne-Claude, exposition dont la scénographie a été réemployée
  • Damarice Amao, commissaire de « Décadrage colonial » et « Photographie, arme de classe », autour de la collection Christian Bouqueret
  • Paris Photo et le Groupe des amis pour la photo du Centre Pompidou
  • Joan Fontcuberta, série « Fauna »
  • William Eggleston, Mario Giacomelli, Cindy Sherman et Jeff Wall
  • Alain Sayag, ancien conservateur de la photographie au Centre Pompidou
  • Pierre Bourdieu, « Un art moyen »
  • Estelle Blaschke et Armin Linke, projet « Image Capital »
  • Augustin Lignier, jeune artiste formé à Lausanne
  • Clément Chéroux, Arno Gisinger, Valérie Jouve, Bruno Serralongue et Mathieu Pernot
  • Centre Pompidou Shanghai, KANAL-Centre Pompidou à Bruxelles et futures réserves de Massy

Au fil de l’épisode

  • 00:00:01 : une famille d’amateurs et de passionnés de photographie
  • 00:02:30 : sa formation, de l’École nationale de la photographie d’Arles à l’université de la Ruhr à Bochum, et la pédagogie au Museum Folkwang
  • 00:08:20 : ses expériences en Allemagne, de Leipzig à Berlin, Braunschweig et Essen
  • 00:10:00 : son arrivée au Centre Pompidou en 2017
  • 00:15:45 : le métier de conservateur, entre enrichissement des collections et expositions
  • 00:21:20 : les clés d’une bonne exposition
  • 00:23:00 : vers des expositions plus écologiques, moins de transports et des scénographies réemployées
  • 00:25:45 : les projets hors les murs pendant la fermeture du Centre Pompidou de 2025 à 2030
  • 00:29:00 : les acquisitions, les comités, le Groupe des amis pour la photo et la réflexion sur la collection
  • 00:34:44 : des galeries appelées à plus de réalisme sur les prix
  • 00:39:00 : son regard sur le passé et l’avenir de la photographie
  • 00:43:10 : ses conseils aux photographes et aux futurs commissaires d’exposition

FAQ

Qui est Florian Ebner ?

Florian Ebner est un historien de l’art et conservateur allemand, né en 1970 à Ratisbonne. Formé à l’École nationale de la photographie d’Arles puis à l’université de la Ruhr à Bochum, il a dirigé le musée de la photographie de Braunschweig et la collection photographique du Museum Folkwang à Essen avant de prendre, en 2017, la tête du cabinet de la photographie du Centre Pompidou.

Comment le Centre Pompidou choisit-il ses acquisitions photographiques ?

Selon Florian Ebner, les acquisitions partent d’une lecture de la collection : repérer ses points forts et ses lacunes, puis chercher à combler celles qui restent accessibles. Les dossiers se préparent sur le long terme avec des artistes, des ayants droit, des galeries et des mécènes, puis passent devant une commission officielle qui vérifie que les prix correspondent à la valeur des œuvres.

Quel est le rôle de Paris Photo pour un musée ?

Pour Florian Ebner, Paris Photo est un moment important : le Groupe des amis pour la photo du Centre Pompidou s’y réunit en comité d’acquisition et quelques coups de cœur y sont achetés. Mais la majorité des acquisitions ne se font pas pendant la foire, qui sert surtout à rencontrer galeries et artistes et à ouvrir des discussions.

Combien de temps faut-il pour préparer une grande exposition au Centre Pompidou ?

Florian Ebner explique qu’une grande exposition, comme celle consacrée à August Sander et à la Nouvelle Objectivité sur 2 000 m², se prépare environ trois ans en amont. Elle mobilise de nombreux collègues, des chargés de production et des scénographes. Selon lui, une exposition réussie jette un regard neuf sur son sujet et fait de sa forme un élément de sens.

Comment rendre une exposition photo plus écologique ?

Florian Ebner identifie le transport des œuvres comme le principal problème. Il propose de limiter les prêts venus du monde entier, de s’appuyer davantage sur les collections du musée et de réemployer les scénographies existantes, comme Hito Steyerl l’a fait en reprenant l’essentiel de celle de l’exposition Christo et Jeanne-Claude.


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