Des débuts engagés
Fannie Escoulen raconte un parcours débuté très jeune, avec une formation à l’École nationale de la photographie d’Arles. Très tôt, elle formule le vœu non pas d’être artiste, mais d’accompagner les photographes dans la réalisation de leurs projets. Cette vocation la mène d’abord en Corse, au Centre Méditerranéen de la Photographie à Bastia. Pendant deux ans, sous la houlette de Marcel Fortini qu’elle décrit comme un guide, elle structure sa première expérience professionnelle autour de commandes publiques et d’expositions, une période qu’elle juge fondatrice.
« J’ai toujours voulu en fait accompagner les artistes dans leur projet, c’était vraiment un vœu que j’ai formulé même en rentrant à l’école. »
Au cœur des grandes agences
Son chemin la conduit ensuite à Paris, où elle intègre le monde des agences de photographes. Elle travaille d’abord deux ans pour l’agence Métis, où elle est en charge des projets culturels — expositions, éditions, recherche de financements — pour une génération d’auteurs. Après la fermeture de Métis en 2004, elle rejoint le département culturel de la prestigieuse agence Magnum. Elle y gère la circulation de plus de cent expositions par an et collabore directement avec de grands noms comme Martin Parr, René Burry ou Elliott Erwitt pour monter leurs rétrospectives.
Ces années sont marquées par des voyages et des rencontres formidables, lui permettant de travailler en grande proximité avec les photographes.
La création du Bal
C’est chez Magnum que naît le projet qui marquera un tournant dans sa carrière. Avec Diane Dufour, alors directrice de l’agence, elle se lance dans l’aventure de la création d’un nouveau lieu pour la photographie contemporaine à Paris : Le Bal. Pendant cinq ans, avant même l’ouverture, elles œuvrent à transformer une ancienne salle de bal du 18e arrondissement. Leur mission est immense : convaincre la Ville de Paris, trouver les financements pour la rénovation, constituer une équipe, créer un café et une librairie.
Cette expérience totale, bien au-delà de la seule programmation, fut extrêmement formatrice et a jeté les bases d’un lieu devenu incontournable.
Le choix de l’indépendance
En 2014, après avoir participé à la programmation du Bal, notamment avec une grande exposition d’Antoine d’Agata, Fannie Escoulen décide de quitter l’institution qu’elle a co-créée. Un choix qu’elle qualifie de vital, motivé par le désir de se consacrer pleinement à des projets personnels de commissariat et d’édition. Devenir indépendante lui permet de retrouver ce qui l’anime profondément : l’accompagnement d’artistes sur le temps long, souvent sur plusieurs années pour un seul projet. Elle développe alors une double casquette, à la fois commissaire et agent, forte de son expérience pour soutenir, comprendre et rassurer les photographes.
Son parcours est ainsi jalonné de collaborations profondes avec des artistes comme Anne-Marie Filaire ou Laurence Egerter.
Un métier en suspens
L’entretien met en lumière la précarité du métier, une fragilité exacerbée par la crise sanitaire de 2020. Fannie Escoulen explique comment la plupart de ses projets ont été soit reportés, soit annulés. C’est le cas des expositions des lauréates du prix HSBC, dont elle était la conseillère artistique, ou d’un projet avec Stéphane Dock pour les Rencontres d’Arles. Un autre projet majeur, une exposition de Laurence Egerter au Petit Palais, fruit de trois ans de travail, est lui aussi suspendu à la tenue de la FIAC.
Elle évoque une immense frustration et le sentiment de subir une situation qui échappe à tout contrôle, mettant en péril l’équilibre économique des créateurs.
La fabrique d’une exposition
Comment naît une exposition ? Fannie Escoulen détaille son processus, qui commence toujours par une immersion dans la matière et un dialogue intense avec l’artiste pour comprendre ses intentions. La relation de confiance est la clé. Le lieu d’exposition est également un facteur déterminant qui dicte la forme, la scénographie et le choix final des œuvres. Elle décrit cette construction comme une rencontre, un triangle entre l’artiste, le commissaire et le lieu, dans lequel le visiteur est invité à circuler. Parfois, le travail se fait en parallèle sur un livre, les deux objets se nourrissant mutuellement.
Elle souligne le caractère éphémère de l’exposition, qui ne touche qu’un public restreint, par opposition au livre qui assure une plus grande pérennité au travail.
Un statut à défendre
Fannie Escoulen exprime ses inquiétudes quant à l’avenir de sa profession. Elle observe une forme de démocratisation du métier, où beaucoup s’improvisent commissaires, ce qui entraîne une forte concurrence et une dilution de la perception de ce rôle par les institutions. Mais le problème le plus criant reste l’absence de statut. N’étant ni à l’Agessa, ni à la Maison des Artistes, les commissaires indépendants sont dans un entre-deux précaire, souvent auto-entrepreneurs, sans aucune protection.
Elle juge urgent que la profession se structure collectivement pour définir et sécuriser ce statut, une nécessité rendue encore plus évidente par la crise actuelle.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Diane Dufour, Marcel Fortini, Martin Parr, René Burry, Elliott Erwitt, Henri Cartier-Bresson, Antoine d’Agata, Bernard Marcadé, Anne-Marie Filaire, Laurence Egerter, Charlotte Mano, Louise Hone, Stéphane Dock, Claude Azoulay.
- Institutions : École nationale de la photographie d’Arles, Centre Méditerranéen de la Photographie (Bastia), Agence Métis, Agence Magnum, Le Bal (Paris), Mucem (Marseille), Petit Palais (Paris), Rencontres d’Arles, Paris Musées.
- Événements et prix : Prix HSBC, Prix Levallois, Prix découverte des Rencontres d’Arles, FIAC, Paris Photo.
- Médias et éditeurs : Paris Match, Éditions EXB.
Au fil de l’épisode
- Sa formation à l’école de photographie d’Arles et son choix précoce d’accompagner les artistes.
- Sa première expérience formatrice au Centre Méditerranéen de la Photographie à Bastia.
- Son arrivée à Paris et son travail au sein de l’agence de photographes Métis.
- Son entrée au département culturel de l’agence Magnum et l’organisation de grandes rétrospectives.
- La genèse du projet du Bal avec Diane Dufour.
- Les cinq années de travail nécessaires à la création du lieu avant son ouverture.
- Sa décision en 2014 de devenir commissaire indépendante pour mener des projets plus personnels.
- Sa manière de travailler en profondeur et sur le long terme avec les photographes.
- Ses collaborations avec des artistes comme Antoine d’Agata ou Laurence Egerter.
- Son rôle de conseillère artistique pour le prix HSBC et son engagement pour la jeune création.
- L’impact de la crise sanitaire de 2020 sur ses projets, entre reports et annulations.
- La frustration face à l’incertitude qui pèse sur le monde de la culture.
- Le processus de création d’une exposition, de l’idée au vernissage.
- L’importance du dialogue avec l’artiste et de la relation de confiance.
- Comment le lieu d’exposition influence la scénographie et la forme finale du projet.
- Le rapport entre l’exposition, éphémère, et le livre, qui reste.
- Le long processus pour faire accepter et financer un projet d’exposition par une institution.
- Le rôle crucial des partenaires et du mécénat dans la production culturelle.
- Pourquoi elle n’a pas souhaité passer le concours de conservateur de musée.
- Son désir de diriger un jour une institution ou un festival pour y développer une vision globale.
- Les figures importantes de son parcours, de Marcel Fortini à Diane Dufour.
- Les évolutions récentes du métier de commissaire et la concurrence accrue.
- Le problème fondamental de l’absence de statut pour les commissaires indépendants.
- Son appel à une structuration de la profession pour mieux la protéger.
- Ses conseils à un jeune qui voudrait se lancer : se spécialiser et multiplier les expériences de terrain.
FAQ
Qui est Fannie Escoulen ?
Fannie Escoulen est une commissaire d’exposition indépendante française, spécialisée en photographie. Son parcours l’a menée de l’agence Métis à la prestigieuse agence Magnum, où elle a organisé de nombreuses expositions. Elle est surtout connue pour avoir co-fondé Le Bal, un important lieu d’exposition dédié à l’image-document à Paris, avec Diane Dufour. Aujourd’hui, elle se consacre à l’accompagnement d’artistes sur des projets au long cours.
Qu’est-ce que Le Bal ?
Le Bal est un lieu d’exposition, d’édition et de pédagogie dédié à la représentation du réel par l’image, situé dans le 18e arrondissement de Paris. Co-fondé par Fannie Escoulen et Diane Dufour, il a ouvert ses portes après cinq ans de travail pour transformer une ancienne salle de bal des années 1920. C’est aujourd’hui une institution reconnue pour sa programmation exigeante en photographie contemporaine et en vidéo.
Quel est le rôle d’un commissaire d’exposition selon Fannie Escoulen ?
Pour Fannie Escoulen, être commissaire d’exposition est avant tout un engagement profond auprès d’un artiste. Son rôle est de l’accompagner sur le long terme, de l’aider à donner une forme juste à son projet, que ce soit une exposition ou un livre. C’est un travail de dialogue et de confiance, qui consiste à créer une rencontre entre une œuvre, un lieu et un public, en se mettant toujours à la place du visiteur.
Pourquoi le métier de commissaire d’exposition est-il précaire ?
Selon Fannie Escoulen, la précarité du métier vient principalement de l’absence de statut juridique et social défini. Les commissaires indépendants ne sont rattachés à aucun régime de protection spécifique, ce qui les rend très vulnérables. Cette fragilité est accentuée par une concurrence croissante, des budgets culturels en baisse et une dépendance à des financements de projets souvent incertains, une situation aggravée par les crises.

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