Une enfance entre les livres et la chambre noire
Valérie Fougeirol a grandi à Paris, enfant unique, dans une maison pleine de livres : son père, qui avait étudié la philosophie, distribuait des ouvrages pour plusieurs maisons d’édition, des collections Time Life aux éditions de bibliophilie. Elle raconte que la photographie entre dans sa vie au collège, grâce à un professeur d’arts plastiques qui lui fait découvrir un petit laboratoire : « une révélation, la chambre noire ». Après une licence de droit qu’elle quitte, elle intègre l’école du Louvre, où elle se sent « enfin chez [elle] », et découvre presque par hasard les cours d’histoire de la photographie de Michel Frizot. Elle compare cette découverte à Alice au pays des merveilles : « je tombais dans la photographie ».
Son premier emploi, à la galerie Maeght, la charge de faire circuler la collection dans les musées : Miró, Calder, Kandinsky, Giacometti. En parallèle, elle écrit sur la photographie pour le Journal des expositions, puis rejoint le Salon de l’édition d’art, où elle rencontre le monde du livre d’artiste.
Sept ans à la tête de Paris Photo
Elle suit de près la naissance de Paris Photo, lancé par l’éditeur néerlandais Rik Gadella au Carrousel du Louvre, dont elle salue le concept : une ville légitime pour la photographie, les grandes galeries américaines dès le départ, un lieu symbolique. En 2001, elle rejoint l’équipe de la FIAC pour bâtir un fichier de collectionneurs étrangers et un parcours privé. En novembre 2001, Reed Exhibitions rachète Paris Photo et lui en confie la direction dès 2002, avec une équipe de « quatre et demi ». Ses deux chantiers : installer le marché de la photographie et s’ouvrir aux scènes étrangères, de la Suisse du Fotomuseum Winterthur à l’Italie, l’Espagne et les pays nordiques. Pour elle, dessiner le plan du salon est « un vrai curating » : placer telle galerie à côté de telle autre « dit quelque chose ».
Après sept éditions, elle refuse le passage au Grand Palais, trop grand à ses yeux pour garder la qualité, propose un développement à l’étranger et organise en 2007 une édition de Paris Photo à Londres. Puis elle passe la main : « il faut aussi savoir, à un moment donné, passer la main ».
Magnum, une plongée dans soixante ans de photographie
En 2008, elle rejoint Magnum Photos, d’abord pour y faire des expositions, puis comme directrice de la galerie. Son premier jour, elle demande à voir les archives de Robert Capa et passe des heures seule avec des dizaines de boîtes : elle y découvre « la pensée photojournalistique » d’un photographe qui anticipait déjà la couverture et la double page de ses reportages. Elle veut donner à voir un Magnum méconnu, comme le travail de Paul Fusco, et rencontre les photographes chez eux, de Susan Meiselas à New York à Jim Goldberg à San Francisco.
Elle se souvient de l’ouverture de la galerie rue de l’Abbaye, où près de 2 000 personnes se sont pressées, et du lien avec de jeunes collectionneurs : « quand on passe des heures à regarder des photos, on se livre ».
Commissaire indépendante : faire de la photographie une question
En 2012, elle cofonde Temple, un espace de 15 mètres carrés pensé comme un laboratoire, avec de petites éditions à 30 ou 50 exemplaires vendues 10 ou 20 euros. À la même période, elle réalise un petit livre d’artiste autour de la série Prince Street Girls de Susan Meiselas. En 2014, Jean-Luc Monterosso lui confie une thématique du Mois de la Photo consacrée à la photographie anonyme, amateur et célèbre. Elle anime aussi avec Eyes in Progress un atelier de « stratégie de développement du photographe auteur en milieu artistique ». Selon elle, on passe de la photographie à l’image avec la dématérialisation, et « le livre fait de la résistance ».
Son conseil aux photographes : tout est « affaire de rencontre ». Choisir les galeries dont la famille d’artistes résonne avec son travail, aller voir leurs expositions, et penser soi-même son projet jusqu’au bout, du fond à la forme.
Les références de l’épisode
- Paris Photo, foire de photographie créée à Paris, qu’elle a dirigée à partir de 2002
- FIAC, foire internationale d’art contemporain à Paris
- Galerie Maeght, son premier employeur
- École du Louvre, où elle a étudié l’histoire de l’art
- Michel Frizot, historien de la photographie dont elle a suivi les cours
- Rik Gadella, éditeur néerlandais fondateur de Paris Photo
- Magnum Photos, coopérative de photographes dont elle a dirigé la galerie
- Robert Capa, cofondateur de Magnum Photos
- Paul Fusco, photographe de Magnum, auteur de Funeral Train
- Susan Meiselas, photographe de Magnum, et sa série Prince Street Girls
- Fotomuseum Winterthur, musée suisse de la photographie
- Mois de la Photo à Paris, pour lequel elle a porté une thématique en 2014
- Eyes in Progress, structure avec laquelle elle anime des ateliers
- The Family of Man, exposition d’Edward Steichen
- Mirrors and Windows, exposition de John Szarkowski
- New Topographics, exposition consacrée au paysage américain
- Twentysix Gasoline Stations, livre d’artiste d’Ed Ruscha
- Rubis Mécénat et le festival PhotoSaintGermain, cadre de son exposition consacrée à deux photographes sud-africains
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : son enfance auprès d’un père distributeur de livres et ses études à l’école du Louvre
- 00:06:50 : ses premières expériences à la galerie Maeght et au Salon de l’édition d’art
- 00:18:30 : son arrivée à la FIAC en 2001, puis la direction de Paris Photo après son rachat par Reed Exhibitions
- 00:28:30 : le processus de sélection des galeries et l’implantation des stands
- 00:32:15 : créer l’attention du public et son départ de Paris Photo après sept années
- 00:35:50 : les projets de développement à New York et l’édition londonienne de 2007
- 00:39:40 : l’arrivée chez Magnum en 2008 et son coup de foudre pour le travail de Robert Capa
- 00:54:30 : l’aventure du collectif Temple et le Mois de la Photo 2014
- 01:02:01 : ses ateliers avec Eyes in Progress sur la stratégie du photographe auteur
- 01:04:01 : les trois grandes expositions américaines, The Family of Man, Mirrors and Windows et New Topographics
- 01:06:15 : la dématérialisation, la fin de la photographie et la résistance du livre
- 01:10:10 : l’artiste qui prend des risques sur un chemin qui lui est propre
- 01:11:10 : ses conseils pour rencontrer commissaires et galeristes
- 01:14:15 : l’exposition pour Rubis Mécénat pendant PhotoSaintGermain
FAQ
Qui est Valérie Fougeirol ?
Valérie Fougeirol est commissaire d’exposition indépendante et directrice artistique. Formée à l’école du Louvre, elle a dirigé la foire Paris Photo de 2002 à 2008, puis la galerie de l’agence Magnum Photos de 2008 à 2012. Elle a ensuite cofondé l’espace Temple et anime des ateliers destinés aux photographes auteurs.
Comment Valérie Fougeirol a-t-elle développé Paris Photo ?
Selon elle, son travail a d’abord consisté à installer le marché de la photographie : constituer un fichier de collectionneurs et de musées, attirer les amateurs d’art contemporain, prospecter de nouvelles galeries. Elle a aussi ouvert la foire aux scènes étrangères, de la Suisse à l’Italie, l’Espagne et les pays nordiques, en pensant le plan du salon comme un parcours de commissaire.
Pourquoi a-t-elle quitté Paris Photo ?
Elle explique qu’après sept éditions, l’organisateur Reed Exhibitions souhaitait développer fortement l’événement. Elle refusait le passage au Grand Palais, un lieu qu’elle jugeait trop grand pour préserver l’exigence de qualité de la foire. Elle a proposé un développement à l’étranger, avec une édition à Londres en 2007, puis a estimé qu’il était temps de passer la main.
Qu’a-t-elle découvert dans les archives de Robert Capa ?
À son arrivée chez Magnum Photos en 2008, elle passe des heures seule avec les boîtes d’archives de Robert Capa. Elle y découvre une véritable pensée photojournalistique : sur la libération de Paris, Capa avait déjà en tête la couverture et la double page du magazine. Elle décrit une écriture et une séquence d’images « absolument phénoménale ».
Comment un photographe peut-il approcher une galerie ou un commissaire ?
Pour Valérie Fougeirol, tout est affaire de rencontre. Elle conseille de choisir des galeries dont la famille d’artistes résonne avec son travail, de visiter leurs expositions et de connaître le galeriste avant de lui parler. Elle insiste sur la responsabilité du photographe : penser son projet jusqu’au bout, du fond jusqu’à la forme, tirage et encadrement compris.
La photographie est-elle en train de disparaître selon Valérie Fougeirol ?
Elle dit adorer la matérialité du tirage, mais estime qu’avec le numérique et la blockchain, on passe de la photographie à l’image dématérialisée. Elle évoque une forme de « fin de la photographie », où les images habiteront nos lieux de vie. Pour elle, le livre reste une forme de résistance, parce qu’il dure quand les expositions passent.

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